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Lutter contre la surinformation


De l'indigestion à l'information maîtrisée




Depuis quelques dizaines d'années, avec le développement des nouvelles technologies de l'information, notre cerveau est de plus en plus sollicité par un flot quasi ininterrompu de signaux sonores et visuels qui tendent à faire de nous un simple récepteur d'informations. Si l'on n'y prend garde, on peut vite devenir un être passif qui tente tant bien que mal - s'il n'y a pas déjà renoncé -, de gérer cette avalanche d'informations et de trier entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas. En particulier, le risque est grand de confondre ce qui est important et ce qui n'est qu'intéressant ou captivant.
"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 18
Quelle place reste-il pour la réflexion, pour la compréhension du monde qui nous entoure si notre cerveau s'épuise à essayer d'analyser, de trier et de hiérarchiser tous les signaux qui accaparent nos sens ? Trop d'information tue l'information !

Une fois retiré le temps passé à écouter la radio, un lecteur MP3, à regarder la télévision, à jouer sur une console vidéo, à traiter son courrier électronique, à lire et répondre à ses SMS / MMS, à rechercher la bonne information sur Internet perdue au milieu des publicités faites pour attirer le regard, à lire les alertes et autres informations propulsées (mode push) sur notre téléphone mobile, à prendre connaissance des multiples notifications en provenance de nos "amis" sur Facefook, à lire les tweets de ceux que l'on suit, à avoir lu, malgré nous, les publicités dans la rue et autres lieux publics, et éventuellement à lire un journal papier,. une fois tout ce temps retiré, que reste-il pour réfléchir par nous-même, en silence et sans perturbations visuelles, ne serait-ce que pour sélectionner ce qui était vraiment important dans ce flux d'informations ? A cela s'ajoute le risque de ne pas interpréter correctement des informations en étant victime des biais cognitifs, c'est-à-dire en tombant dans des pièges de la pensée (Cf. ce dossier).

Comment un élève ou un étudiant peut-il se concentrer sur son travail scolaire avec un casque qui joue de la musique à tue-tête, avec la télévision en arrière-plan, avec la tentation d'une console de jeux posée à côté de lui ou avec les fréquentes sollicitations du smartphone ?
    L'abondance de sons ou d'images nous fait perdre l'expérience du silence, de la solitude et de l'effort intellectuel, propices à la concentration, à la compréhension de notions complexes, à la mémorisation, au jaillissement de la créativité.

Comment choisir parmi la multitude de causes humanitaires, sociales ou politiques qui s'offrent à nous celles pour lesquelles on pourrait s'engager ?
    Les nouvelles technologies de l'information contribuent à une large diffusion des appels à s'engager : transferts d'e-mails en cascade, notifications d'"amis sur Facebook", sites Internet de pétitions en ligne, Tweeter, etc.

Comment ne pas désespérer de l'humanité devant les incessantes images de guerre, de terrorisme, de malheurs, de faits divers tragiques ?
    Les êtres humains sont, d'une manière générale, davantage marqués par les expériences négatives que par les positives. En effet, ce sont les informations qui apportent un désagrément qui frappent l'attention et qui sont mémorisées le plus facilement. En psychologie cognitive, ce phénomène est appelé biais de négativité.

Comment être efficace dans son travail professionnel ou dans une activité personnelle si l'on est interrompu toutes les cinq minutes par un courrier électronique, un appel téléphonique ou une alerte ?
    Chaque interruption, même courte, peut nécessiter plusieurs minutes pour pouvoir se reconcentrer sur ce que nous étions en train de faire et reprendre là où l'on en était resté. Le délai peut être encore plus long si l'on était dans une phase de rédaction ou de créativité.

Comment se faire une opinion sur un sujet donné à partir de témoignages des seules personnes qui ont quelque chose à dire, en raison de leur propre expérience, en occultant l'avis de millions d'autres qui ne se seront pas exprimées ?
    C'est, par exemple, le cas de chaînes de radio comme RMC info.
    Appréciation personnelle : Passons sur l'aspect narcissique de certaines des émissions qui portent le nom de leur animateur vedette, les innombrables spots publicitaires et l'autopromotion incessante. Si l'on fait abstraction de ce côté agaçant de la station, tout est réalisé, avec un certain succès, il faut le reconnaître, pour rendre l'écoute intéressante. Mais les sujets traités vont des plus insignifiants aux plus importants : il faut bien tenir 24h d'antenne, 7 jours sur 7 - c'est là l'un des problèmes des chaînes d'information en continu. L'important est noyé au milieu d'une masse de sujets de moindre intérêt. On prétend, certes, donner la parole à tous, mais l'on sent bien à travers les thèmes récurrents abordés, le ton et les mots utilisés par certains présentateurs dans l'effervescence du direct que cette radio "roule" pour le patronat, au détriment des salariés, en particulier des syndicats et des fonctionnaires. Les auditeurs qui interviennent ont majoritairement un avis négatif sur les différents sujets abordés (on décroche rarement son téléphone pour se réjouir que les trains arrivent à l'heure). Quant aux auditeurs, de bonne foi, ils tombent dans le biais de représentativité qui est la tendance à fonder son jugement ou à prendre une décision à partir d'un nombre limité d'éléments que l'on considère comme représentatifs d'une population beaucoup plus large. Les auditeurs en repartent avec l'idée diffuse que tout va mal en France. A qui peut donc bien profiter ce populisme ?

Comment ne pas perdre une part de sa conscience avec une overdose d'objets temporels ?
    Les "objets temporels", ce sont les chansons, les morceaux de musique, les discours, les films, les émissions de radio et de télévision, les spots publicitaires, les jeux vidéo, etc. Ils sont caractérisés par leur écoulement dans le temps. Ils disparaissent au fur et à mesure qu'ils apparaissent. Ils n'existent ni dans le passé, ni dans le futur, mais dans l'instant présent et uniquement pour celui qui l'écoute ou le regarde. Avant ou après qu'on ne l'écoute, un morceau de musique n'est qu'un bout de plastique ou une suite de 0 et de 1 stockés sur une mémoire numérique. Il n'existe que si on lui abandonne une tranche temporelle de notre conscience. Ce sujet est abordé sur la page "Objets temporels : Les risques de perte de conscience".

Comment ne pas être conditionné pour acheter un produit vanté par des spots publicitaires auxquels nous aurons été exposés une dizaine de fois dans la même journée et cela sur au moins 5 canaux médiatiques différents ?
    Il s'agit là de l'effet de simple exposition qui fait que l'exposition répétée, par la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût ou le toucher à un objet (ou à une personne) augmente la probabilité d'avoir un sentiment positif envers lui.

La prise de conscience de cette surabondance d'informations, de l'indigestion cérébrale qu'elle provoque et de sa conséquence sur nos performances et notre libre arbitre doit normalement nous conduire à la combattre pour retrouver une vie plus saine et pour bénéficier de davantage de "temps de cerveau disponible" pour vivre la vie que nous aurons choisie, pour exister tout simplement, par soi-même, sans être façonné par toutes les informations dont nous sommes gavés.

Il ne faut cependant pas regretter un hypothétique âge d'or de l'information qui n'a jamais existé. Aujourd'hui nous avons accès en quelques clics à toutes les "bibliothèques" du monde et y trouvons ce que nous cherchons en quelques secondes. Mais, pour autant, ne nous laissons ni submerger ni manipuler : apprenons à maîtriser l'information. Ne la laissons pas venir à nous de manière incontrôlée, mais allons plutôt la chercher, en fonction de nos besoins, en profitant de toutes les facilités offertes par les nouvelles technologies.


Quelques suggestions pour passer de la surinformation à l'information maîtrisée.
  • Redécouvrir les plaisirs du silence et de la sérénité visuelle (la nature, par exemple).

  • Apprendre à distinguer ce qui est important de ce qui est intéressant, l'indispensable du futile.

  • Limiter l'accès aux "infos", aux actualités, à quelques minutes par jour seulement, sur le ou les médias de notre choix.

  • Désactiver tous nos abonnements de type "server push" où c'est la machine qui nous envoie des informations, des alertes automatiques et autres recommandations.

  • Considérer notre messagerie électronique comme une boîte aux lettres que l'on relève une fois par jour à la même heure (deux fois seront peut-être nécessaires pour certaines activités professionnelles).

  • Eradiquer par tous les moyens possibles les spams qui encombrent nos boîtes de courrier électronique.

  • Résister à la tentation de répondre instantanément à toutes les sollicitations.

  • Eteindre notre téléphone portable ou le mettre en mode silencieux le plus souvent possible (le répondeur gardera la trace des appels importants).

  • Quand nous cherchons à nous faire une opinion sur un sujet donné, n'essayons pas de prendre celle de la majorité ou de la moyenne de la population, tels des moutons de Panurge.

  • Aiguiser notre esprit critique ; en cas de doute, diversifier les sources d'information, peser le pour et le contre.


Pierre Tourev, 10/06/2014



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