La Toupie  >  Textes  >  La fin des projets de société ?

La fin des projets de société ?




La fin des "Trente glorieuses", la victoire sans partage du capitalisme et du libéralisme à outrance, l'effondrement de l'idéologie communiste et la mondialisation comme unique horizon poussent désormais la société vers un consumérisme effréné. La révolution du numérique et de la robotisation offrent à l'esprit humain un univers inconnu et immense où son imagination débordante peut s'épanouir. Aucune alternative ne nous est proposée.

Innover et robotiser, c'est faire mieux que l'ancien, davantage, plus vite et surtout moins cher. Tel secteur d'activité nouveau se vante d'avoir créé 10 000 emplois. Mais il oublie de préciser combien d'emplois ont été détruits dans l'activité traditionnelle à laquelle il se substitue [1]. En effet, qui dit moins cher, dit des gains de productivité, donc moins de valeur humaine dans les produits. De moins en moins de travail est nécessaire pour faire fonctionner la société (Cf. l'article : Partager le travail devenu une ressource rare). Si le travail et la richesse produite étaient bien répartis, personne ne s'en plaindrait, mais le système actuel génère toujours plus d'inégalités et un chômage de masse qui fracture la société. Il paraît que c'est dans la nature humaine qu'il y ait des dominants et des dominés, des winners et des losers (ici dans le domaine économique). Alors ne nous plaignons pas ! C'est d'ailleurs pour cela que les princes ont inventé les religions qui ont inventé le paradis. "Travail ou regarde travailler les autres, prie et tais-toi ! Tu auras ta récompense dans l'au-delà."

Aux inégalités grandissantes, on pourrait rajouter la malbouffe, la pollution, le réchauffement climatique, le Big-brooother sur Internet, le repli communautaire, le terrorisme, etc.
Quel monde va-t-on laisser aux jeunes générations !

Depuis quarante ans et la fin des "Trente glorieuses" la société semble ne plus avoir de projet.

Mais avant, y avait-il vraiment un projet de société ? Reconstruire l'Europe en ruine après la Seconde guerre mondiale était plus une nécessité qu'un projet de société. On peut faire le même constat 25 ans plus tôt après la Première guerre mondiale. Cette boucherie sans nom semble avoir marqué la fin d'une époque où la France avait assis la République sur ses institutions et instauré la laïcité pour mieux vivre ensemble. Cette époque s'est cependant un peu prolongée avec les avancées sociales permises par le Front populaire en 1936 (semaine de travail à 40 heures, congés payés) et le Conseil national de la Résistance (Sécurité sociale).

Depuis, la société semble se chercher et aller dans une impasse, en en ayant plus ou moins conscience. Faute de disposer d'un projet de société qui enthousiasme l'individu, la tendance est au repli sur des projets particuliers, celui de sa communauté, de son cercle d'amis Facebook, de sa famille, de son plan de carrière.
Sommes-nous arrivés au bout de l'Histoire ?

Pourtant, aussi bien les hommes politiques que le monde des affaires, via la publicité, nous montrent un chemin qu'il faudrait suivre. Cela constitue autant de chemins à prendre qu'il y a d'intérêts partisans ou d'intérêts particuliers. Mais ce ne sont pas des projets de société, ce sont plutôt des remèdes politiques traitant des symptômes [2] ou des illusions qui génèrent des frustrations [3].

Un projet de société découle en général d'une utopie. Il se développe lorsque l'utopie d'origine apparaît moins illusoire, moins chimérique, plus réalisable pour diverses raisons telles le progrès technique ou l'évolution des mentalités. Le projet de société est d'abord porté par un petit groupe avec le soutien d'une faible proportion de la population. S'il n'emprunte pas la voie de la démocratie, il peut alors se muer en un système totalitaire qui, un jour ou l'autre, s'effondrera de lui-même ou dans le chaos de la guerre. L'adhésion démocratique de la population à un projet de société et la convergence des actions de chacun vers l'objectif peuvent prendre plusieurs décennies si le projet nécessite que chacun change ses habitudes de vie ou s'il va à l'encontre de puissants lobbies industriels. C'est le cas, par exemple, pour la transition écologique et la transition énergétique.
"Les transitions énergétique et écologique ne font pas nombre avec telle mesure conjoncturelle, ni même avec les réformes structurelles chères à Bruxelles : elles constituent un authentique projet de société pour l'Europe. Rénover thermiquement nos bâtiments et logements, innover dans nos modes de déplacement, repenser l'urbanisme, l'aménagement du territoire, les modèles agricoles et industriels, les circuits de distribution, bref, amorcer la transition - ce chantier qui sera le nôtre pour le demi-siècle à venir -, c'est, au fond, la mission historique de la jeune génération d'aujourd'hui. Voilà le "grand récit" dont notre société, en panne de projet depuis quarante ans, a tant besoin."
Gaël Giraud, Directeur de recherches au CNRS - Un grand projet de société - Le Monde, 18/09/2013
Il y a aujourd'hui urgence à lutter contre le réchauffement climatique et contre tout ce qui détruit le patrimoine biologique de la Terre, si l'on ne veut pas laisser une planète inhabitable à nos enfants.

Pourtant, est-ce vraiment un projet de société que de réparer les conséquences de deux siècles de dilapidation du capital d'habitabilité de la Terre ? Quant au progrès social, il y a longtemps qu'il ne parvient plus à se faire entendre, car il nuit à l'accumulation du capital aux mains de quelques-uns.

Allons-nous garder longtemps l'augmentation des inégalités, l'uberisation de la société et le nivellement par le bas du droit du travail, comme unique horizon ? Oui, aussi longtemps que la société de spectacle maintiendra nos cerveaux en laisse et étouffera les sentiments d'êtrer exclus ou exploités.


Pierre Tourev, 14/08/2017




Notes :
  1. Une étude de Daron Acemoglu du M.I.T. et de Pascual Restrepo de l'UIniversité de Boston., publié en mars 2017, montre que chaque nouveau robot installé sur le marché du travail pour 1000 employés détruirait jusqu'à 6 emplois.

  2. "Ce ne sont pas des projets de société"
    Exemples de remèdes politiques traitant des symptômes :
    • rénover la vie politique,
    • changer de paradigme, mais sans dire par quoi le remplacer,
    • réformer le pays pour copier ceux qui nous sont montrés en exemple,
    • développer une démocratie 2.0 ou 3.0.

  3. "Ce ne sont pas des projets de société"
    Exemples d'illusions qui génèrent des frustrations :
    • posséder un objet (automobile, smartphone, TV grand écran) qui épatera son voisin,
    • être belle, mince et séduisante en toute circonstance,
    • passer ses journées sur des jeux vidéo,
    • croire que la vérité est dans un livre "sacré",
    • croire qu'avant tout était mieux,
    • croire qu'avant tout était ringard.


Accueil     Textes     Haut de page