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Liberté de pensée et responsabilité

Un chemin vers la responsabilité collective



La libre pensée paresseuse, comme la libre pensée active, sont possibles aujourd'hui car leurs entraves ont rompu. Les pensées collectives qui étaient en vigueur au sein des communautés traditionnelles que sont les "villages" (esprits de clochers), ou les paroisses, qui donnaient forme à des comportements jugés moralement acceptables ont maintenant cédé la place à des pensées individualisées; celles-ci se sont émancipé des injonctions qui étaient faites, soit pour s'en éloigner, soit pour les adopter de façon librement choisie, volontaire.

Ce qui était "moral" ne fait plus autorité; le précept extérieur, contraignant, a volé en éclats; cela a pu être relayé de façons diverses :
  • par la loi de la république qui l'aura intégré dans la mesure où la conscience majoritaire, par le truchement d'une délégation parlementaire, y aura consenti.
  • par la liberté de pensée qui peut prendre une forme anarchique "haute", digne, si l'individu, de lui même, substitue à la morale extérieure désuète une éthique intérieurement murie.
  • par la liberté de pensée qui peut prendre une forme anarchique "basse" où tout est possible, se transformant en droit de penser n'importe quoi...

Cette dernière catégorie de liberté de pensée, paresseuse par essence se favorise de deux façons :
  • par les algorithmes qui prennent en charge la complexité des situations de façon automatique; ils confèrent un sentiment de vrai, de juste, inégalable par la simple pensée humaine, induisant l'objectif d'une course pour que l'être humain acquière ces capacités manquantes. On est à la porte du transhumanisme.
  • Par l'adoption d'opinions, qui sont en fait des pensées en cours d'élaboration mais pour lesquelles on renonce au statut provisoire de quête de vérité pour arrêter un avis tranché; l'energie disponible alors sera mise en oeuvre et dirigée vers une défense de position; cette stratégie d'abandon de travail de la pensée, s'accompagne de constitution de groupes où le nombre fait force. La pensée partagée en nombre prend le dessus sur des pensées individualisées et variées.

A regarder de plus près ce choix de rester dans l'opinion plutôt que de poursuivre une pensée "profonde", à la Camus [1], on en trouve divers motifs :
  • le premier est le confort : il est plus aisé de penser comme on vit que de vivre comme on pense. Les exemples sont nombreux : la surpaye des jeunes ingénieurs par les groupes pétroliers; l'utilisation de pesticides dans l'agriculture, où la paresse de la pensée est le reflet de la paresse de la pratique; avec le pass sanitaire, il est plus confortable de penser que celui-ci est juste et bienfondé que de mal le vivre si on l'a choisi pour la "liberté" qu'il confère...
  • ensuite l'interférence émotionnelle empêche parfois de poursuivre les efforts de pensée. Des sentiments comme la culpabilité ou la honte sont à éviter, et on préfère ne pas penser les conséquences de nos actes par exemple que de vivre avec mauvaise conscience. Les pensées contribuent au fait d'éprouver des sentiments agréables ou pas.
  • enfin les instincts, si indispensables qu'ils sont à chacun, peuvent, s'ils sont sollicités voire entretenus de façon perverse, conduire à un abandon de pensée au profit de débridages et de la poursuite de la satisfaction de bien-êtres primaires.

L'ingénierie sociale est une technique qui active la "fonction opinion" au profit de certaines catégories de citoyens. Instincts et émotions sont habilement provoqués au détriment d'une pensée claire. Le pouvoir en place peut pour cela agiter le bâton et offrir la carotte : la peur provoque un retour sur soi même, un instinct de survie personnel en même temps qu'un instinct grégaire. La promesse de bénéficier du confort habituel offerte fait passer la pilule des concessions sur la liberté.

Attention : les réseaux qui se dressent contre cela sont aussi tentés d'employer les mêmes principes : le numérique en rafale peut remplacer le discernement, mais aussi exacerber des peurs; les sentiments d'insécurité, d'injustice, de dangers activent des émotions et des instincts qui peuvent entraver aussi la liberté de penser.

A l'ingénierie sociale en cours, il ne s'agit pas d'opposer une contre ingénierie sociale, groupe contre groupe, car alors c'est la loi du plus grand nombre qui prévaudra toujours.

Un chemin vers la responsabilité collective :

Une autre direction est possible : c'est bien entendu la liberté de penser active qui peut l'initier.
La première qualité requise alors est celle que les grecs ont indiquée comme étant le socle de la philosophie : l'étonnement. S'étonnner, c'est pouvoir mettre de coté non seulement sa propre façon habituelle de voir les choses, mais aussi s'émanciper de la seule logique hors sol, non reliée à l'expérience.

C'est un état d'ouverture qu'il est possible de créer en soi, un espace où peut s'imprimer ce qui vit dans son environnement. Un lien nouveau, non frontal, empathique, est alors envisgeable : l'autre, la nature, la plante, l'animal, le ruisseau, sont alors des compagnons dont l'intériorité devient accessible, objets de connaissance. L'empathie est alors la deuxième qualité qui accueille l'autre et permet une relation approfondie, en compréhension d'autrui.

Le renard dans le Petit Prince de Saint Exupéry nous indique alors l'étape suivante : "l'apprivoisement, c'est créer des liens"; grâce à la relation empathique, voire compassionnelle, des liens s'établissent entre soi et son entourage. Ces liens confèrent alors une responsabilité vis à vis de l'entourage comme avec un animal approvoisé, mais aussi et surtout une co-responsabilité entre humains, entre eux d'une part, c'est à dire une solidarité, avec la terre entière d'autre part comme lieu d'exercice de l'expérience de vie au quotidien.

Cette coreponsabilité est aux antipodes de la non-responsabilité proposée par le déferlement numérique qui engendre solutions sur solutions à des questions qui affluent sans même se formuler en conscience.

Ce chemin de liberté de penser active passe donc par l'étonnement, l'empathie, et conduit à la responsabilité : sans nier les émotions et les instincts qui habitent chacun, il fait la part des choses pour ne pas en être esclave, mais au contraire y puiser les forces de vie qui les transforment en relations intelligentes, solidaires, actives. Il est aussi une invitation à surmonter l'automatisme latent de la technologie qui emmène la collectivité sans pilote véritable. Le défi est individuel et collectif, la responsabilité pour soi même devenant la reponsabilité pour les autres.


Pierre Dagallier, 12/01/2022



Note :
[1] - Rappel : "une pensée profonde est en perpétuel devenir, elle épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne..."



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