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Prafisme et abstentionnisme

Quelques réflexions
pour ne plus désespérer de la politique



On dit que les Français sont râleurs et qu'ils ont la critique facile. Ce serait, paraît-il, notre sport favori. C'est particulièrement le cas en politique. Au point qu'à force de voir les choses en noir, les Français seraient de plus en plus nombreux à rejeter la politique en bloc et tous ceux qui gravitent autour, les hommes politiques, les énarques, les journalistes, les experts et autres politologues.

Ce phénomène tend à prendre de l'ampleur. Le politologue Brice Teinturier, directeur général délégué de l'institut de sondage Ipsos, le décrit dans son ouvrage Plus rien à faire, plus rien à foutre : La vraie crise de la démocratie (éditions Robert Laffont, février 2017), en le désignant par le néologisme Praf. Les "prafistes" viennent alors grossir le rang des abstentionnistes, de ceux qui votent blanc et de ceux qui se laissent tenter par le vote Front national comme ultime cri de désespoir, même s'ils savent au fond d'eux-mêmes que ce parti ne peut rien apporter de bon à la France.

Voici quelques réflexions que je soumets aux "prafistes" et aux abstentionnistes endurcis. Si ces réflexions ne concernent qu'une partie d'entre eux, certaines peuvent leur apporter un angle de vue différent et leur montrer une autre facette de la réalité.


Non, les hommes politiques ne sont pas "tous pourris" !

Dans une période où l'on demande beaucoup d'efforts aux Français, il est normal que ceux-ci exigent des hommes politiques qu'ils se montrent exemplaires. Il est donc nécessaire de poursuivre les actions entreprises de moralisation et de transparence de la vie publique. Mais il ne faut pas tomber dans le travers de généralisation* à partir d'une poignée de cas particuliers placés sous les projecteurs médiatiques alors que des milliers d'hommes politiques accomplissent leur mandat avec autant de dévouement que de probité.
* Une généralisation est abusive lorsqu'elle résulte d'un sophisme qui vise à démontrer une thèse universelle en se basant sur des exemples particuliers.

Non, les hommes politiques ne pensent pas qu'à s'enrichir

Les indemnités des élus et des ministres sont ridiculement faibles si on les compare, à responsabilités égales, aux salaires des cadres supérieurs et des dirigeants des grandes entreprises privées. La véritable motivation de ceux qui ne seraient pas uniquement intéressés par le bien public semble plutôt se trouver ailleurs, dans la recherche du pouvoir et de la lumière médiatique propre à satisfaire un ego surdimensionné. Les conflits d'intérêt, les abus de pouvoir, de biens sociaux, la corruption, la concussion existent, certes, mais sont marginaux (Cf. point précédent).

Ne rendons pas les hommes politiques responsables de la pluie

On peut avoir tendance à rendre responsable un ministre, un gouvernement, un parti ou toute la classe politique de la gestion d'un phénomène dont on sous-estime la complexité. Exemples : évolution du chômage, absence de croissance, etc.
En psychologie sociale, il s'agit là d'un biais fréquent de la pensée appelée erreur fondamentale d'attribution qui consiste à sous-évaluer les causes externes (situations, évènements extérieurs).

Méfions-nous des idées simplistes

Le monde, la société et le fonctionnement de l'économie sont d'une extrême complexité. Il ne suffit pas de dire "Yaka faire ceci" pour résoudre tel problème. Chaque décision politique, sociale, budgétaire, etc., a des conséquences sur de multiples facteurs. Il est extrêmement difficile de toutes les prévoir et de les quantifier. De nombreuses mesures, qui paraissaient intéressantes sur le papier, ont dû être abandonnées car leurs conséquences néfastes étaient plus importantes que leurs bénéfices. La réalité émousse souvent les élans idéalistes au profit d'un peu plus de pragmatisme.

Les promesses non tenues, c'est un peu de notre faute

Supposons qu'un homme politique ou qu'un parti détienne le seul remède possible pour sortir de la crise et du chômage de masse, mais que cela demande à chacun des efforts très importants et une remise en question de "droits acquis". Qui voterait pour lui s'il les mettait noir sur blanc dans son programme ? Pour être élu, les hommes politiques se sentent donc obligés de faire beaucoup de promesses, même s'ils savent pertinemment qu'ils ne pourront pas toutes les tenir, et ne demandent des efforts qu'à une partie de la population, celle qui n'est pas dans le coeur de leur électorat. La déception, puis le rejet se nourrissent de ces promesses non tenues.

Pourquoi faire davantage confiance à une information relayée par un de nos amis...

Pourquoi faire davantage confiance à une information relayée par un de nos amis via les réseaux sociaux ou la messagerie plutôt qu'à la parole de journalistes professionnels et indépendants, d'experts ou d'universitaires ? Tous ne sont pas aux ordres du pouvoir en place et des multinationales.
Même si cet ami est de bonne foi, il peut très bien être involontairement le vecteur d'une fausse information visant à manipuler l'opinion ou d'une idée séduisante, mais mauvaise.

Pourquoi un inconnu sorti de la société civile...

Pourquoi un inconnu sorti de la société civile par tirage au sort ou proposé par un groupe d'investiture composé lui-même d'inconnus serait-il davantage apte à gouverner ou assurer une fonction élective, qu'un homme politique issu d'un parti politique ? Ce dernier a gravi les échelons de son parti, il est connu, il a fait ses preuves, il a su faire face à l'adversité, il a appris à affronter des adversaires, à répondre aux médias. S'il trahit ses idées, on le sait tout de suite. Même s'il n'est pas parfait, on sait au moins à quoi d'attendre avec lui. Et s'il a manqué à la probité, qu'il dégage !

Acquérir une conscience politique demande du temps et des efforts

Le JT de 20h, les infos à la radio, les discussions autour de la machine à café ne suffisent pas. L'instruction civique enseignée à l'école est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante pour saisir toutes les subtilités du fonctionnement des institutions françaises ou européennes ou les rouages de l'économie. Ce n'est pas parce que l'on ne comprend pas telle ou telle affirmation que celle-ci est un mensonge ou une tentative de manipulation. S'il est vrai que les hommes politiques, les experts ou les journalistes devraient être plus clairs, moins utiliser la "langue de bois" dans leurs explications, cela ne nous dispense pas, si nous voulons être des citoyens éclairés, de chercher d'autres explications, d'autres sources d'information pour mieux comprendre le message que l'on tente de nous fait passer. Cela nécessite d'y passer du temps, beaucoup de temps.

Les hommes politiques ne sont pas déconnectés de la réalité

Quel sens donne-t-on à la réalité, lorsqu'on reproche aux hommes politiques d'en être déconnectés ? C'est ce que vit réellement concrètement un individu, c'est sa situation particulière, sa vie personnelle, son histoire professionnelle, le hasard heureux ou malheureux qui font sa réalité d'aujourd'hui. Chaque individu est un cas singulier. Au niveau d'une ville, d'un département, d'une région ou de la France entière, les hommes politiques ne peuvent connaître et traiter chaque cas particulier. Ce n'est pas leur rôle, il y a d'autres institutions ou organismes pour cela (justice, Pôle emploi, assistantes sociales, associations, ONG, médiateurs, etc.). Des milliers, des centaines de milliers ou des millions de cas particuliers, ne peuvent être résolus individuellement par des mesures politiques. C'est la raison pour laquelle une situation, comme le chômage, ne peut être abordée qu'au niveau global et statistique. Il est illusoire et terriblement frustrant d'attendre que les gouvernants règlent les problèmes de chaque individu.

La surinformation racoleuse n'est pas une fatalité

L'abondance de chaînes de radio, de télévision d'infos en continu, de sites Internet d'information, provoque une surenchère épuisante dans l'offre médiatique : sensationnalisme, éditions spéciales, reportages en boucle, commentaires sur des commentaires, polémiques montées en épingle, faits divers sordides, etc. Tous les jours, c'est le spectacle d'une société devenue folle, d'un monde qui s'écroule, d'une classe politique immorale. Mais rien ne nous oblige à passer 3 ou 4 heures par jour devant un écran, si ce n'est la fascination qu'exerce sur l'homme l'image animée. Apprenons à vite à nous en détourner avant qu'il ne soit trop tard !
(Cf. : Lutter contre la surinformation)

La politique-spectacle n'est pas une fatalité.

Si vous en avez assez de voir les hommes politiques interrogés tels des "people" dans une émission de téléréalité ou de politique-spectacle, il y a un moyen très simple d'y mettre un terme. C'est de regarder ailleurs. Si ce genre d'émissions existe c'est parce qu'elle trouve un public suffisant pour faire de l'audience et surtout des recettes publicitaires. Si tout le monde s'en détournait, cette politique-spectacle disparaitrait vite des écrans. Si elle persiste, c'est qu'elle a un public en dehors de nous. C'est la démocratie de l'écran !

Non, le vote blanc n'est pas une force politique.

Les électeurs qui votent blanc le font en fonction des candidats en lice et aucun ne leur convient. Mais s'il y avait d'autres candidats qui, eux, les inciteraient à voter, alors il se trouverait alors d'autres électeurs d'un autre camp, qui serait alors enclin à voter blanc. Il n'y a pas de programme derrière le vote blanc, hormis peut-être la prise en compte du vote blanc dans les suffrages exprimés. Soit, mais cela ne suffit pas pour gouverner un pays.

Il serait plus utile d'investir les partis politiques.

Les déçus, les "en colère" et les dégoutés de la politique ne forment pas un groupe homogène. Ils ne défendent pas les mêmes programmes, ne partagent pas les mêmes valeurs. Vouloir faire "mains propres" dans la classe politique, c'est bien, mais après, comment gouverner ? La probité, les promesses tenues et le "parler-vrai" ne constituent pas un programme de gouvernement. L'efficacité voudrait que chacun des prafistes rejoigne le parti politique dont il se sent le plus proche pour faire bouger le système de l'intérieur.

Gare à la tentation de la dictature

Grossir le flot de "prafistes", c'est renforcer l'idée que la démocratie représentative a atteint ses limites et est dépassée. Certains proposent une démocratie directe, mais beaucoup se contenteraient d'un homme fort qui s'occuperait de tout et les laisserait vivre leur vie. En fait, une bonne vieille dictature leur conviendrait :
  • Pas d'élections donc pas de promesses (non tenues).
  • Pas de médias libres donc pas d'affaires éclaboussant les hommes politiques au pouvoir.
  • Pas de pluralité de l'information, donc pas de saturation médiatique,
  • Pas de syndicats, donc pas de grèves paralysant le pays,
  • Pas de statistiques sur le chômage, donc pas de chômeurs,
  • Etc.


Pierre Tourev, 03/06/2017



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