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La gueule ouverte


A propos du livre de François Ruffin, "La guerre des classes"

Source : Le Canard Enchaîné du 22 octobre 2008




S'il y a quelqu'un qui a su profiter du krach, c'est l'hypercapitaliste Warren Buffett qui rachète à tour de bras des boîtes américaines en faillite. Connu pour son franc-parler et son sens aigu des affaires, il eut un jour cette remarque frappante : "La guerre des classes existe, mais c'est un fait, c'est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner." Cette phrase, François Ruffin a décidé de la prendre au sérieux. Dans un livre qui tombe à pic (1), il se pose la question : et si Buffett disait vrai ? Si c'était Sarkozy, lequel assurait pendant sa campagne électorale qu'il "refuse la lutte des classes", qui nous embobinait ? Si l'habituelle logorrhée (il faut "poursuivre les réformes", lesquelles sont "nécessaires", et pour se faire "rassembler", etc.) avait pour but de cacher cette évidence : la lutte des classes n'est pas une vieillerie à ranger au clou, mais se trouve d'une brûlante actualité ?

La démonstration de Ruffin est d'autant plus accessible qu'aujourd'hui, avec le krach, jongler avec les milliards ne nous fait plus peur : citant les chiffres les plus officiels, ceux de la Commission européenne, il rappelle qu'en vingt-cinq ans, dans notre beau pays la part des salaires dans le produit intérieur brut a chuté de 9,3%. Ce qui signifie que chaque année 170 milliards d'euros environ, au lieu d'atterrir dans la poche des salariés, ont rempli celles des actionnaires et boursicoteurs. Ce chiffre constitue une donnée majeure de l'économie, dit Ruffin. Il explique pourquoi les salaires stagnent depuis un quart de siècle. Il explique la génération des trentenaires précaires. Il explique la forme olympique de "l'hyperclasse hypermobile, hyperactive et hyperfriquée". Il montre que les riches se sont enrichis sur le dos des pauvres, et cela devrait être au centre de tous les débats. Or c'est un point aveugle. Tout est fait pour le dissimuler. A gauche, "pourquoi ne parle-t-on ni de "vainqueurs" ni de "vaincus", ni de "guerre" ni de "classes"" ? Pourquoi ces discours gélatineux, ces "platitudes passe-partout" ? Ruffin montre qu'entre 1978 et 1988 tout le vocabulaire de gauche (front de classe, autogestion, rupture, exploiteurs, classe ouvrière, etc.) a été "liquidé - et la pensée qui va avec". Aujourd'hui, Ségolène Royale veut "réconcilier la France avec les entrepreneurs". Vincent Peillon n'a d'autre ennemi que le "dogmatisme marxiste", etc.

Et Ruffin de faire des allers-retours entre cette analyse et le réel. D'écouter les victimes de cet "affrontement du Capital et du Travail". Au hasard, cette jeune fille : "J'ai déposé mon CV. Je suis même allée voir l'assistante sociale : "Allez au Restos du cœur", elle m'a dit, c'était sa seule aide. Je préfère crever la gueule ouverte !" Contre le bourrage de crânes généralisé, contre ceux qui tremblent de passer pour "ringards" et "populistes" en appelant capitaliste un capitaliste, voilà un essai combatif, qui en appelle très logiquement à Jaurès (celui des bons jours). "Ce que la vie m'a révélé, ce n'est point l'idée socialiste, c'est la nécessité du combat." Kif-kif Warren Buffett !...


Jean-Luc Porquet


(1) "La guerre des classes" (Fayard), 240 p., 19 €.


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