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La crise, par où la sortie ?


par Emmanuel Todd




Dans un article paru dans l'édition du 27.03.09 du journal Le Monde, où différentes personnalités étaient interrogées sur la crise par Marie-Béatrice Baudet, Emmanuel Todd donne un point de vue très intéressant qui mérite d'être signalé. Il fait notamment le lien entre le libre-échangisme, la croissance de la production, la recherche de la productivité, la pression sur les salaires et la crise de la demande.


      Quel diagnostic portez-vous sur la crise économique mondiale que nous vivons aujourd'hui ? Quel sens revêt-elle pour notre société ?

      Emmanuel Todd : Avant la crise, certains qualifiaient les Français de pessimistes. Aujourd'hui, vu ce que nous vivons, je crois que nous pouvons dire qu'ils sont réalistes. Le niveau de conscience de la population est d'ailleurs, selon moi, supérieur à celui de nos gouvernants. Qui peut ainsi encore croire que nous sommes confrontés à un simple problème financier ou de moralité ?

      Aujourd'hui, la question centrale est celle de l'insuffisance globale de la demande, d'où tous ces discours autour des plans de relance. Ce point est désormais largement admis. En revanche, ce qui n'est pas encore admis - exception faite de quelques analystes plus en pointe -, c'est la cause de cette demande insuffisante qui n'est autre que le libre-échange.

      Le libre-échange n'est pas une mauvaise chose en soi. Une partie de l'argumentation libre-échangiste est valable : réalisation d'économies d'échelle ; spécialisation des pays selon leurs compétences de production, etc. Mais l'extension démesurée du libre-échange a renvoyé le capitalisme à sa vieille tradition qui est celle d'une sorte de retard tendanciel de la demande par rapport à la croissance de la production.

      Qu'est-ce qui se passe sous un régime de libre-échange ? Les entreprises, les unes après les autres, se positionnent non plus par rapport à une demande intérieure, à l'échelle nationale, mais par rapport à une demande de plus en plus perçue, dans la réalité mais aussi de manière un peu mythique, comme une demande extérieure.

      Conséquence : les entreprises ne perçoivent plus les salaires distribués comme une contribution à la demande intérieure mais plutôt comme un coût qui les empêche d'être compétitives vis-à-vis de leurs concurrents mondiaux. Essayez d'imaginer ce qui se passe si toutes les entreprises, partout sur la planète, entrent dans une logique d'optimisation et de compression du coût salarial : vous arrivez à la situation actuelle ! Qui plus est, ce mécanisme est aggravé par l'arrivée de pays émergents, comme la Chine.

      Cette ligne directrice permet de comprendre la crise actuelle. D'un côté, pour la majorité de la société, on assiste à un écrasement de la consommation, avec une montée des inégalités. De l'autre, un afflux d'argent au cerveau qui explique la spéculation financière. Tant que les gouvernants n'auront pas compris cela, nous ne nous en sortirons pas. C'est sympathique que le G20 se réunisse le 2 avril, à Londres, sauf qu'il va se réunir pour dire qu'il faut empêcher toute mesure protectionniste...

Emmanuel Todd est un politologue, démographe, historien, sociologue et essayiste français. Il est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et docteur en histoire de l'Université de Cambridge (Angleterre) et ingénieur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED).


3 avril 2009



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