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"Tourpilles", le recueil de citations


La Société de consommation

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Jean Baudrillard

Denoël - 1970



"L'industrie florissante des eaux minérales sanctionne-t-elle un surcroît réel d'"abondance", puisqu'elle ne fait largement que pallier la déficience de l'eau urbaine ? Etc. : on n'en finirait pas de recenser toutes les activités productives et consommatrices qui ne sont que palliatifs aux nuisances internes du système de croissance. Le surcroît de productivité, une fois atteint un certain seuil, est presque tout entier épongé, dévoré par cette thérapie homéopathique de la croissance par la croissance."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 42

"La comptabilisation de la croissance ou la mystique du P.N.B.
Nous parlons là du plus extraordinaire bluff collectif des sociétés modernes. D'une opération de "magie blanche" sur les chiffres, qui cache en réalité une magie noire d'envoûtement collectif. Nous parlons de la gymnastique absurde des illusions comptables, des comptabilités nationales. Rien n'entre là que les facteurs visibles et mesurables selon les critères de la rationalité économique - tel est le principe de cette magie. A ce titre, n'y entrent ni le travail domestique des femmes, ni la recherche, ni la culture - par contre peuvent y figurer certaines choses qui n'ont rien à y voir, par le seul fait qu'elles sont mesurables. De plus, ces comptabilités ont ceci de commun avec le rêve qu'elles ne connaissent pas le signe négatif et qu'elles additionnent tout, nuisances et éléments positifs, dans l'illogisme le plus total (mais pas du tout innocent)."

Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 45

"L'équilibre est le phantasme idéal des économistes, que contredit sinon la logique même de l'état de société, du moins l'organisation sociale partout repérable. Toute société produit de la différenciation, de la discrimination sociale, et cette organisation structurelle se fonde (entre autres) sur l'utilisation et la distribution des richesses. Le fait qu'une société entre dans une phase de croissance, comme nos sociétés industrielles, ne change rien à ce processus, au contraire : d'une certaine façon, le système capitaliste (et productiviste en général) a mis le comble à cette "dénivellation" fonctionnelle, à ce déséquilibre, en le rationalisant et en le généralisant à tous les niveaux."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 66

"Lorsqu'on reprend ainsi objectivement, au-delà de la liturgie de la croissance et de l'abondance, le problème du système industriel tout entier, on voit que deux options fondamentales résument toutes les positions possibles :
1. L'option Galbraith (et de tant d'autres) : idéaliste-magique, elle consiste à conjurer à l'extérieur du système, comme déplorables certes, mais accidentels, résiduels et corrigibles à terme, tous les phénomènes négatifs : dysfonctions, nuisances, pauvreté - et à préserver ainsi l'orbite enchantée de la croissance.
2. Considérer que le système vit de déséquilibre et de pénurie structurelle, que sa logique, et ceci non pas conjoncturellement, mais structurellement, est totalement ambivalente : le système ne se soutient que de produire la richesse ET la pauvreté, que de produire autant de dissatisfactions que de satisfactions, autant de nuisances que de "progrès". Sa seule logique est de survivre, et sa stratégie dans ce sens est de maintenir la société humaine en porte à faux, en déficit perpétuel. On sait que le système s'est traditionnellement et puissamment aidé de la guerre pour y survivre et ressusciter. Aujourd'hui les mécanismes et les fonctions de la guerre sont intégrés au système économique et au mécanisme de la vie quotidienne."

Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 69

"La ségrégation dans l'habitat n'est pas nouvelle, mais de plus en plus liée à une pénurie savante et à une spéculation chronique, elle tend à devenir décisive, tant par la ségrégation géographique (centre des villes et périphérie, zones résidentielles, ghettos de luxe et banlieue-dortoir, etc.) que dans l'espace habitable (intérieur et extérieur du logement), le dédoublement en résidence secondaire, etc. Les objets ont aujourd'hui moins d'importance que l'espace et le marquage social des espaces. L'habitat constitue peut-être ainsi une fonction inverse de celle des objets de consommation. Fonction homogénéisante des uns, fonction discriminante de l'autre, sous les rapports d'espace et de localisation."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 73

"Les besoins des classes moyennes et inférieures sont toujours, comme les objets, passibles d'un retard, d'un décalage dans le temps et d'un décalage culturel par rapport à ceux des classes supérieures. Ce n'est pas l'une des moindres formes de la ségrégation en société "démocratique"."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 83

"Résumant brièvement, nous dirons que le problème fondamental du capitalisme contemporain n'est plus la contradiction entre "maximisation du profit" et "rationalisation de la production" (au niveau de l'entrepreneur), mais entre une productivité virtuellement illimitée (au niveau de la technostructure) et la nécessité d'écouler les produits. Il devient vital pour le système dans cette phase de contrôler non seulement l'appareil de production, mais la demande de consommation, non seulement les prix, mais ce qui sera demandé à ce prix. L'effet général est soit par les moyens antérieurs à l'acte même de production (sondages, études de marché), soit postérieurs (publicité, marketing, conditionnement) d'"enlever à l'acheteur - chez qui il échappe à tout contrôle - le pouvoir de décision pour le transférer à l'entreprise, où il peut être manipulé"."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 97

"Revenu, achat de prestige et surtravail forment un cercle vicieux et affolé, la ronde infernale de la consommation, fondée sur l'exaltation de besoins dits "psychologiques", qui se différencient des besoins "physiologiques" en ce qu'ils se fondent apparemment sur le "revenu discrétionnaire" et la liberté de choix, et deviennent ainsi manipulables à merci."
Jean Baudrillard - 1929-2007 - La Société de consommation - Denoël - 1970, page 99



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